Apocalypse Circus

Section I

Machination, expulsion, dedans

(Everybody hurts)

La théorie du Doom n’est pas tant portée en son fond par un principe que par un affect : la peur de disparaître. La raison sans la foi, à force de réductions, à force d’opérer comme un simple instrument de calcul dédié à l’exploitation de la nature, est devenue une machine. Une machine dont le fracas réduit désormais l’humain au silence. Il ne s’agit évidemment pas ici du silence comme forme du vide libérateur ; il s’agit d’un silence qui fonctionne comme une chambre d’écho. Comme chambre d’écho du bruit de la machine. L’humain n’y est plus audible. Seule la machine l’est.

Je le dis donc d’emblée : je ne suis pas complotiste. Je suis machiniste. Je crois à la machination. Un complot se pense dans les termes d’une superstition, et relève, comme tel, bon an mal an, d’un régime de foi. Une machination, au sens où Bernanos l’entendait dans La France contre les robots, c’est une mécanique sans sujet. Un dispositif aveugle qui produit ses effets en faisant passer ces effets pour la cause. C’est un appareillage cause de soi.

Quand on comprend cela, on comprend tout. Mais c’est par nature incompréhensible. La machination actuelle oblitère le dedans ; elle expulse le dedans vers le dehors. Elle opère au niveau des fondamentaux, en les recodant selon la logique exclusive de la raison instrumentale. Et sa logique est celle d’un déploiement dans l’ordre de la totalité close. Elle recode jusqu’aux assises de notre mémoire humaniste : les catégories de la vieille métaphysique.

Vous avez déjà essayé de lire une « directive européenne » ? Moi non plus. On n’y va pas parce qu’on sait d’avance qu’on n’y comprendra rien. Et on n’y comprend rien parce que le droit y est devenu une pure affaire de statistiques — et il faut entendre « statique » dans « statistique ». C’est le même partout. Le droit n’est que la face émergée d’une opération qui court sous tout ce qui tient — tenait (on ne sait plus quel temps utiliser pour décrire ce qui nous arrive) — notre culture debout. Prenez une catégorie qui pesait — juste, vrai, bon, sacré, libre — : la machine l’essore pour nous la ressortir en un indicateur de mesure — efficient, performant, optimisable, conforme, scalable, fluide, rentable. La forme du mot ressemble encore à l’ancienne, mais l’opération de la pensée a changé de plan. La substance est en pleine métamorphose.

Dans le monde pas si lointain tel qu’il était quand il m’a vu naître, la catégorie servait à lester l’acte. On agissait, et la catégorie permettait de savoir si le geste tenait la route dans le sens d’une éthique : juste ou injuste, vrai ou faux, sacré ou profané. Le jugement était possible parce que la catégorie demeurait extérieure à l’acte qu’elle mesurait. Et ce jugement supposait un cadre dialectique capable de faire droit à l’humanité dans sa profondeur, droit aux affects, aux nuances de l’appréciation critique, à l’insondable fragilité structurelle de l’être en soi.

La métamorphose en cours des substances symboliques de la culture rend la justice strictement synonyme, dans la pratique intégrée, d’efficacité. Et fait donc choir par contrecoup ladite Justice sous l’ordre exclusif du calcul et de l’optimisation. Tuer une trentaine d’enfants pour avoir la peau d’un seul résistant arabe n’est ni juste ni injuste en ce sens — c’est optimisé.

La bascule s’accomplit sous nos yeux. Le jugement disparaît sans qu’on ait eu besoin de l’abolir : on l’a remplacé. Et le remplaçant — l’optimum, l’indicateur, le KPI, le score — ressemble assez à ce qu’il destitue pour avancer sans crier gare. Mais ce n’est déjà plus le même monde. Ce nouveau mode d’évaluation ne sera bientôt plus accessible à la critique, au sens où les Lumières en avaient dessiné la fonction. La faculté de juger, ainsi machinée, devient sa propre mesure au sein d’une totalité close sur elle-même. L’efficient est, par construction, sa propre justification. Demandons à un comptable si le bilan est juste : il répondra qu’il est exact. Exact, pas juste. On cherche le juste. On trouve l’exact.

(It’s a kind of magic)

Là sans doute réside le geste le plus profond de la machination : elle ne supprime pas la vieille métaphysique, elle la retourne pour la faire opérer contre elle-même. La justice se met à servir la machine ; le droit, le calcul ; la vérité, la performance. Qu’on se lève contre cet état de fait au nom de la justice ou de la vérité, et le système n’opposera que des indicateurs, dans une langue où les mots ne signifieront plus rien de substantiel. Voilà pourquoi la directive européenne est illisible : elle ne se pose plus en termes que la pensée puisse saisir, mais en flux que seule la machine peut traiter.

C’est par ce détour dévastateur, ravageant la signification des catégories travaillées par les siècles à l’épreuve des tragédies fondatrices, que la machine expulse le dedans humain dans le dehors de la grande totalité machinique. Ce que vise la machination actuelle, c’est le dedans habitable. Le lieu en soi où quelque chose se tient en silence et qui, de ce silence, dévoile le secret de ce qui me constitue.

La machine le sature de bruit, d’objets et d’images littéralement insensés. On le sait tous, mais ce savoir ne nous empêche pas d’être mis dehors. La machine a installé l’humanité sous un pont. Elle lui a retiré le silence qui lui ouvrait le chemin de sa propre nature — laquelle consiste à abriter un être en soi et à le reconnaître comme un mouvement. Le mouvement infini de l’âme depuis l’Origine vers sa Fin. Sur le chemin de la reconnaissance de l’être en soi.

On se surprend de plus en plus à penser — et l’on s’en veut de le penser, mais c’est plus fort que soi — que rester avec soi, sur le pont, à se sentir délicatement minuscule devant l’horizon, relève d’une forme ou l’autre d’inefficacité. Une perte de temps. La seule manière de se tenir sur le pont dans le cadre de la machination, c’est de servir de point, figé, de transit entre deux objets, deux images au hasard, ou deux foyers de bruit…

Au bout du compte, le sujet oublie qu’il possède un dedans. Et s’il l’ignore, il ne peut plus chercher l’Être qu’au-dehors. Il le cherche partout, toujours plus ardemment, là où il n’est pas. Revenant à lui chaque jour plus frustré. Chaque jour plus impatient. Chaque jour plus fébrile. Chaque jour plus violent. La machination crée une absence de silence qui contraint l’être à ne pas être. Elle ne te dit pas « cherche dehors », elle rend structurellement impossible de chercher dedans. Et on se retrouve alors à courir après l’Être, tous ensemble, dans la voie vers le Néant par la machine grande ouverte.

(The long and winding road)

Mais regardons mieux. Parce que la machination n’a pas seulement essoré les catégories du juste, du vrai, du bon ou du sacré… Elle s’est attaquée à la catégorie qui rendait toutes les autres possibles : la parole. Le logos. Cette chose étrange par laquelle un humain s’adresse à un autre pour décider ensemble de ce qui est vrai ou faux, digne ou indigne. La parole comme organe du jugement partagé et institution délibérative. Cette parole-là, la machination l’a capturée. Sans cet organe, les catégories ne peuvent plus se discuter du tout.

Il faut remonter un peu pour mesurer ce que l’on perd. La dialectique, comme régime de la parole, surgit en Grèce au cœur de la tragédie, bien avant la philosophie. Ouvrons L’Orestie d’Eschyle. On y retrouvera son ami Agamemnon. C’est l’histoire d’une lignée qui s’entre-tue depuis des générations : Agamemnon tue Iphigénie, Clytemnestre égorge Agamemnon, Oreste assassine Clytemnestre. Le sang appelle le sang, la vengeance engendre la vengeance, sous le règne sans fin du mythos archaïque. Au bout de la trilogie, Eschyle fait intervenir Athéna. Elle n’apporte pas un meurtre de plus ; elle institue un tribunal : l’Aréopage. Un espace où la parole circule, où les arguments se confrontent, où la décision se prend par délibération et non par le fer. C’est l’acte de naissance d’un autre régime du parler. La parole qui pacifie et ouvre du possible là où la fatalité verrouillait tout sans reste.

Ce geste a fondé le politique, le droit et la philosophie. Toute notre rationalité s’enracine là : substituer à la violence immédiate l’espace de la délibération. Son envers exact, c’est ce que les Grecs appelaient le littéralisme. Le littéralisme refuse l’interprétation, fige le sens à l’immédiat et prétend que les mots s’épuisent dans leur surface brute. C’est le monstre que la pensée a dû combattre dès l’origine — et Platon le savait, lui qui passa sa vie à torpiller les sophistes parce qu’ils étaient les littéralistes de leur siècle, confisquant la parole pour clore le sens au lieu de l’ouvrir.

Vingt-cinq siècles plus tard, le littéralisme revient sous une forme inédite : celle de la machine. C’est la réduction de la parole à des opérations calculables, l’algorithme qui convertit le logos vivant en signal informatique. Les mots deviennent des données ; les phrases, des inputs ; le sens, la sortie d’un calcul. Dans cette opération, l’ouverture du possible est balayée. La machine ne délibère pas, elle traite.

C’est ce monstre qu’on appellera, faute de mieux, une sophistique algorithmique. Un néo-littéralisme armé de l’autorité technique. Devant le verdict d’un algorithme, on ne peut que s’incliner. Subir le code, la vitesse de la lumière. Un score de crédit, un index de pertinence ou un coefficient de risque sont tout sauf des interlocuteurs rationnels. On n’argumente pas avec ça. Le calcul a remplacé le débat métaphysique sur le juste et le faux. Et ce remplacement avance larvé, sous l’apparence d’une vulgaire optimisation de procédures.

L’Aréopage subsiste en façade — parlements, tribunaux et conseils nationaux sont toujours en place. Mais derrière le décor, l’algorithme tranche. Le juge ratifie un logiciel de récidive ; le banquier s’efface devant un score automatisé ; l’employeur applique un filtre de données ; le médecin s’aligne sur le protocole d’un dispositif connecté. Chacun croit décider, mais il ne fait que signer le calcul. Le débat délibératif s’est vidé de sa substance ; il survit comme rituel théâtral mais ne produit plus aucune décision véritable.

Le retournement est complet. La parole, captive des circuits, procède à l’inverse de sa vocation originaire : elle ne réalise plus, elle ordonne ; elle ne libère plus, elle enferme. Elle redevient un mythos totalitaire, un destin technologique opaque contre lequel les prodiges de la raison grecque se retrouvent contraints de prendre le maquis.

La machination est donc un programme à trois opérateurs. Le premier essore les catégories. Le deuxième capture la parole qui permettait d’en délibérer. Le troisième — et c’est ce qui vient —, s’attaque au sujet lui-même. Sans sujet capable de parole vivante, il n’est même plus possible de protester contre l’appareil qui nous dépossède. Le système se referme par construction. Avançons encore. Il nous faut à présent comprendre dans le grain ce que cela fait à l’humain d’être destitué de son logos en même temps que de son intériorité.

Bibliographie

  • Bernanos, G. (1947). La France contre les robots (Concept de la machination comme mécanique sans sujet).
  • Eschyle. L’Orestie (L’Aréopage, institution de la parole délibérative face au mythe archaïque).
  • Platon. (Critique du littéralisme et de la sophistique).