Section IV
Géométrie des Noms et acte de lecture
La méthode de lecture est posée. Regardons à présent ce que le texte déploie. Le Coran porte son propre récit de la Genèse. Il ne duplique pas la Bible — il dialogue avec elle, parfois la complète, parfois la déplace. À l’analyse, la séquence se déroule ainsi.
Dieu annonce aux Anges qu’Il va établir sur terre l’humain, qui aura pour charge de L’y représenter. Pas un esclave. Pas un serviteur subalterne. Un Représentant — un khalifa, dans la langue arabe — c’est-à-dire celui qui tient lieu, qui porte la signature, qui assume l’autorité par délégation. La charge est vertigineuse. Les Anges, eux, ne comprennent pas. Ils protestent. Et leur objection est clinique : ils lisent l’avenir, ils voient le sang que la créature va faire couler, et ils ne saisissent pas pourquoi Dieu choisit un tel être pour Le représenter. « Vas-tu établir sur terre, disent-ils, celui qui va répandre le sang et le chaos ? »
Question légitime. La question universelle, au fond. Pourquoi cet humain, matrice de tant de ravages, reçoit-il les clés du destin terrestre ?
La réponse divine est laconique. « Je sais ce que vous ne savez pas. » Point. Et au lieu d’expliquer, Il agit. Kun faya kun. Il enseigne à Adam les Noms. La science entière de la nomination. Puis Il met les Anges au défi : « Informez-Moi des noms de ceux-là, si vous êtes véridiques. » Les Anges ne peuvent pas. Ils ne savent pas. Adam, lui, sait — car Dieu vient de le lui enseigner. Adam transmet. Les Anges réalisent. Ils admettent la supériorité adamique et s’inclinent tous devant lui, sur ordre divin.
Tous, sauf un : Iblis. Satan. Il refuse de s’incliner. Pourquoi ? Parce qu’il s’estime supérieur. Il est forgé de feu, Adam n’est que d’argile. Comment s’inclinerait-il devant ce qui est ontologiquement moins que lui ? Ce refus unique va précipiter la chute de l’ensemble dans la dimension terrestre — Adam, Ève, et Iblis à leur suite.
Mais Dieu ne laisse pas Adam à sa chute. Il le relève. Il lui fait don du K-L-M. Des Paroles. Des Kalimât. Adam reçoit les Paroles, et par ces Paroles, il peut faire retour. Tawbat. Pivotement vers l’Origine. Le verset qui indique ça va comme suit : « Et (Adam) reçut de son Maître Absolu des Paroles (Kalimât) desquelles il put faire retour vers Lui. Lui, le Clément, prompt à accueillir quiconque fait retour (tawbat) vers Lui. »
Dans la notion de « tawbat » — il y a l’idée de « rotation » ; en langue arabe, en effet, ce radical T-W-B comporte le sens de « tour ». Adam se relève de la Chute ; il se « tourne » vers Dieu.
Il s’agit alors d’être suffisamment attentif à la structure logique et sémantique de ce verset pivot. Dieu donne des Kalimât à Adam. Et Adam se « tourne » vers Dieu. Or le retour vers Dieu est en rapport direct avec le don des Kalimât. C’est par les Kalimât que s’opère le « retour » vers Dieu. Les Kalimât constituent l’opérateur du mouvement de retour de l’esprit vers Dieu. Ce mouvement de retour est un mouvement d’élévation. De la Chute sur terre et ténèbres, de retour vers le Ciel et sa Lumière. Le Secret des Kalimât réside dans une figure de rotation, interne au radical du mot (K-L-M). Le « retour » initiatique d’Adam s’opère par les Kalimât et leur pouvoir interne de rotation radicale (K-L-M → M-L-K → K-M-L). La boucle herméneutique n’est jamais bouclée.
(Enjoy the silence)
Si Dieu nous a jetés dans le monde du langage, on l’a vu, c’est pour nous mettre en demeure de nous poser les bonnes questions. Trouver les bonnes formules. Forger les bonnes clés. Les réponses sont déjà dans la Parole, inscrites à même la racine K-L-M. Tout est ici affaire d’orientation. Comment s’orienter dans le Verbe ? Le langage recèle-t-il un secret enfoui ?
Si ce texte contient les matériaux propres à élaborer une théorie de l’âme — seule capable, en retour, de nous aider à continuer à faire tourner l’Amour dans l’Apocalypse Circus —, alors la question semble aller de soi : Quel rapport le motif de la chute entretient-il avec l’âme ? La question de la chute et la question de l’âme ne forment-elles pas au fond une seule et même question ?
C’est le nœud qu’il nous reste ici à défaire.
Bibliographie
- Le Coran, Sourate 2 (Al-Baqara), versets 30-37 (Récit de la création d’Adam, de la prostration des Anges, du refus d’Iblis et du don des Kalimât).