Apocalypse Circus

Section VIII

Méthode en déploiement et opérateur du nom face à la loi du chiffre

(Sympathy for the devil)

Le Mal, nous l’avons posé, c’est l’écart. L’écart, le différend. Le différend entre l’acte et le Nom lestant l’acte. Iblis est la cause, secondaire, du différend : la force d’entraînement qui contraint à agir dans l’oubli du Nom. Le Nom : pas le mot pieux qu’on marmonne par-dessus le geste : l’axe qui donne au geste sa valeur absolue, sa valeur en soi — indépendamment de toute rotation phénoménale. Le pain possède une valeur en soi : il nourrit. Il possède une valeur d’échange : il se monnaie. La première relève du Nom, la seconde du Numéraire, du Chiffre, et, désormais — du Numérique.

Le transhumanisme finira par nous faire manger du pain numérique.

Bien avant Marx : Aristote. Ce dernier a posé dans sa Politique une formule d’une grande clarté : M-A-M. La marchandise, l’argent, la marchandise. On produit du blé, on vend ce blé pour obtenir de l’argent, et avec cet argent, on attrape la viande ou le fer qui manque. L’argent opère au centre, comme pur moyen de médiation. La marchandise borne le cycle — au point de départ et au point d’arrivée. Le Nom encadre, le Chiffre sert. C’est l’économie villageoise, l’oikonomia, la gestion de la maison commune où chacun produit selon sa fonction et échange selon son besoin. Aristote nomme cela l’économie tout court. Mais il sait déjà qu’il existe un envers : la chrématistique, l’art de faire fructifier l’argent par lui-même. Il juge la chrématistique contre nature. À son époque, ce n’est pourtant qu’une dérive marginale, une pathologie latente, et non un régime établi.

Vingt-cinq siècles plus tard, la dérive s’est muée en fonctionnement. M-A-M a été renversé en A-M-A’. L’argent encadre, la marchandise sert. Le Chiffre trône aux deux bouts de la chaîne, le Nom est réduit à néant, broyé dans l’étau A-A’. On injecte cent, on extrait cent dix. La marchandise n’est plus la finalité, elle est le moyen par lequel l’argent s’accouple avec lui-même et fait des petits. Money begets money. Le Nom est devenu l’esclave de cet automatisme.

C’est très exactement la même machination que celle décrite plus haut dans nos développements. La machine saisit une des catégories les plus lourdes de l’histoire pour l’essorer en une catégorie qui mesure tout sous le signe de l’abstraction pure et simple. Ici, c’est l’économie elle-même qui est rincée dans la nouvelle rotation. M-A-M, où la marchandise conférait son sens à l’échange, a dégénéré en A-M-A’, où l’échange dicte sa forme à la marchandise. Même opération de recodage. Même retournement par habillage. Même marchandisation systématisée du Nom au service du Chiffre, du Numérique, du Numéraire.

Marx a vu cette mécanique, et il faut rendre à César. Il a mathématisé cette rotation qui tourne à vide, précisément parce que la valeur d’échange, de structure, par définition, ne connaît pas de limite. C’est la formule de la peur de manquer érigée en mode de production — la chute adamique encryptée dans un algorithme.

La rotation A-M-A’ est le moteur de la compétition. Si j’entre dans la compétition et investis du capital dans des moyens de production, je dois alimenter la rotation en continu. Je dois réinjecter, en investissement, A’ dans A pour refabriquer du M. A-M-A’ est le moteur de la course. Mais derrière ça, la force d’entraînement psychologique, c’est la peur de manquer.

Manquer le prochain tour de la rotation. Si je faillis à réinvestir la plus-value à temps, mes concurrents me distanceront. C’est la roue du hamster. Et nous sommes le hamster. Jusqu’à l’épuisement. Rien ni personne ne peut arrêter la roue de l’extérieur.

L’aspiration infinie jetée au mauvais endroit — l’angoisse adamique qu’on a vue plus haut — trouve enfin son support technique, sa structure cristallisée optimale. On n’accumule plus des greniers, on stocke des signaux. Ces signaux constituent le mauvais infini de Hegel. La spirale infinie. Sans terme ni repos, ni accomplissement. Le mauvais infini, c’est l’infini d’Adam dévoyé dans la matière, et c’est, désormais, le moteur aveugle du Capital. Même structure, même effondrement. Pour le dire sèchement : le Capital, c’est Adam qui a oublié son Nom, et qui tente de conjurer l’amnésie en alignant les zéros. Fixons cela.

Nous sommes en 2026. La voûte est en train de rompre. À force de tourner sur lui-même, le mode de production capitaliste atteint le point de rupture où ses contradictions deviennent insoutenables. Avant d’aller plus loin, je dois d’ailleurs prendre une minute pour traiter une objection possible, à ce stade. Elle est téléphonée, et autant la régler d’emblée. Ça fait cent cinquante ans qu’on annonce la fin du capitalisme. Rosa Luxemburg en 1913, Lénine en 1916, l’École de Francfort, les marxistes des années 70, les altermondialistes de 2008, les effondristes des années 2010 — à chaque fois la chose est annoncée, à chaque fois le capitalisme se transforme et survit. Pourquoi cette fois-ci serait-elle différente ?

L’objection est sérieuse, et il convient de la relever avec soin.

Le marxisme répondrait simplement : le capitalisme est en crise de toute façon. Toujours déjà en crise — terminale, initiale, peu importe. La crise est son régime intrinsèque, sa structure fondamentale. Le capital ne connaît pas d’état de stabilité d’où il se mettrait à dérailler à un moment donné ; il déraille en permanence, et c’est précisément ce déraillement qui constitue son mode de reproduction. Cette réponse est exacte. Mais elle est insuffisante pour notre propos. Il faut tenter d’aller un cran plus loin.

Parce que ce qui est nouveau dans notre moment, ce n’est pas que la crise commence — la crise n’a jamais cessé. Ce qui est nouveau, c’est que la stratégie de déplacement de la contradiction, par laquelle le capital a survécu à toutes ses crises précédentes, touche elle-même à sa propre limite.

Reprenons la mécanique avec précision. La rotation A-M-A’ est par construction infinie — le chiffre n’a pas de forme, donc la rotation peut tourner sans terme assignable. Mais cette rotation infinie repose sur quelque chose qui, lui, n’est pas infini : la marchandise M, et derrière M, la substance m. La matière, la nature, l’écologie au sens large. C’est la contradiction fondamentale du capital — une rotation infinie qui dépend d’une base finie. Et cette contradiction, le capital l’a toujours résolue en déplaçant sa limite. En allant chercher la matière ailleurs. En exportant l’épargne. En colonisant. En « dématérialisant ». En conquérant de nouveaux marchés. Chaque fois qu’une limite se présentait, le capital la repoussait par une stratégie de déplacement.

Ce qui touche à sa fin aujourd’hui, ce n’est pas le capital. C’est la possibilité même du déplacement. Parce que la dernière stratégie de fuite — la substitution de la silice à la chair, le projet transhumaniste, la soi-disant dématérialisation par le numérique — exige elle-même des quantités colossales de matière. Les data centers consomment des fleuves entiers, les terres rares sont minées par des enfants, l’énergie nécessaire à la machine excède toute capacité historique connue. Le capital qui croyait pouvoir s’affranchir de la matière par le numérique découvre que le numérique est lui-même hyper-matériel. La ligne de fuite rencontre un point de blocage.

Voilà ce qui rend notre moment singulier. Pas l’annonce d’une crise — il y a toujours eu crise. L’annonce d’une fin du déplacement. Une crise qui ne peut plus être renvoyée à la génération suivante par une nouvelle dérivation de ce genre. C’est cela que le présent essai veut nommer quand il parle de point de rupture. Pas l’effondrement du jour au lendemain, mais la fermeture du seul mécanisme par lequel le capital arrivait à se survivre.

Le déploiement exhaustif de cette analyse — la formule M-A-M comme matrice antique, le retournement en A-M-A’ comme régime moderne, le rapport de M à m, l’aveuglement technosolutionniste comme religion contemporaine — viendra un peu plus tard en son lieu dans le fil de nos développements. Pour l’instant, retenons l’essentiel : ce qui s’effondre, ce n’est pas le capital. C’est la stratégie par laquelle le capital ajournait perpétuellement son effondrement. C’est cet ajournement qui touche à sa fin. Pas la mécanique elle-même.

D’où l’urgence du présent. Pas l’urgence d’une prophétie. L’urgence d’un seuil qui se ferme.

La tension sociale s’électrise. La frustration s’accumule. La colère sourd, et pas seulement parmi les exclus : au sein des classes moyennes, qui voient le sol de leurs petites certitudes phénoménales se dérober, dans la jeunesse qui ne sait plus comment se projeter, parmi les vieux aussi, au mieux exilés, au pire abandonnés. Toute cette violence latente, toute cette peur, toute cette frustration accumulée exige un exutoire. Marx y aurait vu les conditions objectives d’un soulèvement.

Mais le soulèvement, nos maîtres sont précisément là pour l’anticiper. Ils ont quelque part l’intelligence de la conservation. L’instinct de survie. Ils sont bien placés pour savoir — les mieux placés pour savoir — que si la foudre sociale frappe sa véritable adresse — eux —, la machine est en danger de mort. L’appareil doit donc opérer une diversion. Et la stratégie de sauvetage passe par le piratage du système de communication.

La concentration historique des médias dans les mains d’une poignée de milliardaires, c’est le hack du siècle. Une propagande déployée avec une brutalité sans précédent. Un truc qu’on n’a pas vu depuis les années trente. Une censure qui n’opère plus par décrets d’État, mais par invisibilisation algorithmique, déréférencement, accusation préventive, intimidations policières. Persécution, harcèlement.

Les articles 10 et 11 de la Déclaration de 1793 — liberté d’opinion, liberté d’expression — sont en train de disparaître de l’horizon normatif sans qu’aucune loi n’ait besoin de venir clairement les abroger. Les principes sont évacués. Rendus caducs par le fait. C’est le triomphe des causes secondaires se verrouillant sur elles-mêmes : on n’abolit plus le droit, on le dissout par la structure. Quant à l’article 35 — celui qui sacre la résistance à l’oppression comme le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs —, il devrait s’embraser lorsque la presse appartient à dix actionnaires et que l’État sort ses blindés pour mutiler des manifestants pacifiques. Le marbre des constitutions est devenu leur tombeau.

C’est ici, sur ce terrain truffé de mines, que le piège décrit par l’anthropologue du religieux René Girard rentre en piste. La violence latente doit être à tout prix désactivée. À toute force détournée. À charge pour les intellectuels machinés de la diriger vers une cible artificielle. On retrouve ici la précision clinique de Girard : le mécanisme du bouc émissaire. Désigner une victime. Une victime innocente. La construire coupable à grand renfort d’artifices rhétoriques et législatifs. L’accabler de tous les maux de la terre. Faire aboyer — puis converger — la meute sur elle. Et la sacrifier — réellement ou symboliquement. Car c’est au prix d’un tel sacrifice que le groupe se rachètera, lorsque le lynchage aura opéré en produisant une cohésion de façade. On nage ici en plein rite primitif. Cela dit, au stade le plus avancé de l’agonie du Capital, ce rite magique est subordonné à une rationalité froide : la survie algorithmique de A-M-A’.

Le bouc émissaire est donc tout trouvé : le Muslim. Plus spécifiquement, l’Arabe sous toutes ses formes. Le Musulman offre la figure parfaite de l’ennemi intérieur (les anciennes colonies, l’immigration de travail, l’islam des banlieues) et extérieur (le « péril islamique », le terrorisme, Gaza). Il porte des signes visibles — voile, prière, jeûne —, jusqu’à ce calot d’infirmière à l’hôpital public, dernier artifice en date où l’administration se lance dans une chasse au fantôme contre des soignants en sous-effectif. De plus, il est associé, l’Arabe, à une religion dont la forme orthodoxe la plus spectaculaire fournit sa quote-part bien réelle de violence politique. C’est là que le piège se referme : le mécanisme girardien n’est jamais une pure fiction. Il prend appui sur un grain de réel qu’il grossit à l’extrême pour le rendre totalisant.

Quelque part au cœur de cette logique sacrificielle, fonctionnant comme laboratoire à ciel ouvert : Gaza. Le génocide à Gaza n’est pas une tragédie régionale dans l’Apocalypse Circus. C’en est la clé de voûte. C’est le moment précis où le système étalonne sa capacité à effacer une population entière sous l’œil des caméras, sans que cela ne fasse ciller qui que ce soit d’important. Sans que cela n’entre dans l’espace de la représentation humaine. C’est l’épreuve de vérité de l’effacement systémique : peut-on anéantir tout un peuple comme ça, gratuitement, simplement pour fine-tuner les défenses de la Machine ?

Et qu’on comprenne bien pourquoi Gaza et pas un autre théâtre d’effacement. D’autres peuples ont été massacrés sous le regard du monde — au Yémen, au Xinjiang, au Tigré — sans davantage de réaction. Mais ces effacements-là se déroulaient hors du regard des démocraties occidentales et sans leur soutien actif. Gaza, lui, se déroule sous les caméras des démocraties qui s’érigent en gardiennes des Droits humains, et avec leur soutien matériel et diplomatique. C’est cette configuration qui en fait la clé de voûte. Le silence du Yémen est l’ignorance ordinaire. Le silence sur Gaza est la complicité structurelle au cœur même de l’architecture morale qui se réclame de l’humanisme.

Le mutisme qui recouvre ce crime n’est pas un silence d’ignorance : c’est un silence de complicité structurelle. Ce qui se passe à Gaza ne peut pas faire irruption dans le registre de la compassion occidentale. Toute empathie se trouve, en l’espèce, scrupuleusement proscrite. L’intégralité de l’architecture morale du système ne peut plus s’embarrasser ni du Droit ni de la Justice.

Gaza sombre corps et âme dans l’indifférence implacable que le système réserve à l’humanité comme telle. La machine a compris au moins une chose : si elle veut se survivre à hauteur de ses espérances supra-lunaires, elle doit détruire l’humain. L’âme « occidentale » a déjà sombré. Elle a déjà sombré dans le machinal. Le corps va suivre. C’est le sacrifice que la divinité exige. On martèle que le paradigme technologique n’est que l’apogée du logos — raison glacée, calcul neutre, mesure de ce qui est. Fadaises. Le logos informatique s’est prostitué au service d’un mythos d’une envergure inédite depuis Babel. Observez les oligarques de la Big Tech. Ce ne sont pas des ingénieurs soucieux de rendements ; ce sont des pontifes habités par un délire messianique. Ils érigent un nouvel ordre divin dont la transcendance est codée en signaux. Une infrastructure de silicium et de fibre optique qui prétend s’arroger, un par un, les attributs exclusifs du Dieu monothéiste : omniscience, omnipotence, omniprésence, stockés dans le ventre des data centers — les temples de l’Apocalypse Circus.

Le transhumanisme, dépouillé de son vernis marketing, se résume à cela : l’hubris d’une espèce qui se convainc d’engendrer son propre Créateur à force de prothèses. Insérez une puce, greffez une interface neuronale, connectez l’individu à un nuage de mémoire absolue, et postulez que de cette sédimentation d’ajouts matériels jaillira Dieu. La divinité comme produit dérivé de l’optimisation collective. C’est une pathologie psychiatrique. De la mégalomanie sous stéroïdes. Et dans la langue de la mystique, cela porte un nom canonique : l’antéchristique. Non pas une lutte frontale contre la transcendance, mais une substitution mimétique. Un Dieu de remplacement, en libre-service, synthétisé à partir de l’accumulation frénétique des données que nous fournissons à la machine, convaincus de ne partager qu’un fragment anodin de notre intimité.

Cette théogonie possède toutes les caractéristiques de l’idolâtrie antique, à l’exception de l’honnêteté. Les cultes archaïques déclinaient leur identité : on savait que l’on pénétrait dans un temple, on consentait au sacrifice. Le culte technologique, lui, avance masqué sous les oripeaux de l’évidence technique et du progrès inéluctable. L’esclave numérique ignore qu’il sacrifie à l’idole en paraphant les conditions générales d’utilisation. Il croit actionner un service ; il alimente l’accumulation primitive du Dieu computationnel. Clic après clic, émotion mesurée après émotion mesurée, nous érigeons la ziggourat. Ensemble, dans la ferveur aveugle de la connexion.

La Tour n’est pas une métaphore. C’est la réalité physique de l’infrastructure. Temples de serveurs climatisés en plein désert, gouffres énergétiques siphonnant des bassins fluviaux entiers, métaux rares extirpés par des enfants sacrifiés, maillage de câbles sous-marins titanesques. Une razzia matérielle planétaire au service d’une hallucination spirituelle. Pour forger cette idole, il faut des océans d’eau douce, des montagnes de cuivre, et par-dessus tout, la servitude volontaire des bâtisseurs. Chaque recherche, chaque battement de cœur quantifié, chaque géolocalisation vient maçonner l’édifice des pharaons à hoodies.

Ce qui distingue cette entreprise des hérésies passées, c’est l’échelle. Babel, Khéops, Babylone portaient la même prétention, mais leur pouvoir demeurait localisé, réversible. Leurs tours ont fini par s’effriter sous le vent de l’Histoire. La Tour transhumaniste, elle, ne souffre aucune périphérie. Elle est totale. Elle exige l’absorption de chaque fragment de vie, jusqu’aux apnées du sommeil surveillées par les montres connectées. L’exil est impossible ; la couverture réseau se veut totale, universelle.

En filigrane de cette architecture, un horizon politique terrifiant se dessine : un régime de coercition où la non-participation à l’effort de construction théogonique sera structurellement impossible. Nul besoin de l’interdire par la loi ; le retrait sera puni par la mort sociale, l’exclusion des soins, de la monnaie, de la cité. Un darwinisme algorithmique : ceux qui s’amputeront de leur intériorité pour se fondre dans la machine survivront ; les autres seront livrés au néant de l’interstice. Exactement comme Gaza, mais dilaté à l’échelle de l’espèce.

Voilà le gouffre qui bâille sous l’Apocalypse Circus. Le cirque gère la mécanique émissaire. Le temple absorbe la violence. La machine n’exige pas seulement un bouc émissaire politique (l’Arabe) pour dévier la colère ; elle réclame un sacrifice ontologique permanent pour fleurir son idole (la capture de notre attention et la marchandisation de notre intériorité).

La chaîne causale est glaçante : crise systémique du Capital → nécessité de dériver la foudre sociale → activation du logiciel girardien contre l’islam → guerre civilisationnelle substituée à la lutte des classes → Gaza comme laboratoire terminal. Entendons la chose en bon machiniste. C’est l’automatisme de la panique. Les bourreaux sont sincères, les éditorialistes sont convaincus de sauver la civilisation, les ministres croient conjurer le péril. Le mimétisme se suffit à lui-même. C’est ce pilotage automatique vers l’abîme qui donne à l’Apocalypse Circus le texte de sa tragédie.

L’objectif est double : sauver la machine et exporter son inhumanité sur le corps désigné. Lorsque le philosophe français Étienne Balibar avance que le destin de nos sociétés européennes est entre les mains des musulmans, il n’est pas dans la provocation mondaine ; il diagnostique un mécanisme. Son intuition prend à ce stade sa stature prophétique. Le système a un besoin vital de la violence islamique comme carburant de sa propre légitimation. Pour que le piège fonctionne, l’islamisme radical doit fournir sa ration de sang — par l’attentat, l’hystérie réactive, la validation symétrique du cauchemar que la propagande réclame. Celui qui refuse de jeter sa pelletée de charbon dans cette folle locomotive détient la clé du mouvement.

Mais cette lecture géopolitique, pour être exacte, n’est pas suffisante. L’enjeu n’est pas seulement stratégique. Il est initiatique.

La réponse au piège sacrificiel ne peut se limiter à l’esquive. La non-violence n’est pas une simple tactique d’évitement. La non-violence véritable est l’acte lesté du souvenir des Noms. L’acte capitaliste est un acte sans Nom, tournant à l’aveugle dans la broyeuse A-M-A’. Une riposte du tac au tac se contenterait de produire en retour un acte tout aussi délesté. Un acte mû par la seule force inverse — la terreur aveugle, l’attentat suicidaire, la réplique mimétique. La riposte réfléchie posera un acte à même de rapatrier le Nom au cœur du geste. Un acte lesté, qui pèse parce qu’il sait de quelle origine il procède, et dans quelle finalité il s’accomplit.

Voilà le programme opératif. Lire pour désobéir.

Désobéir à Iblis d’abord — désarmer la gravitation vers l’oubli.

Désobéir ensuite à l’ordre barbare du monde — entraver la rotation A-M-A’ qui broie la vie pour s’inventer des dieux de silicium. Ce programme s’adresse à tous : athées, croyants, Gilets Jaunes, Sans Papiers, travailleurs exploités, mutins de Sainte-Soline et exilés de l’intérieur, à tous ceux qui perçoivent le vacarme de l’Apocalypse Circus et refusent de lui sacrifier leur humanité.

Déjouer l’apocalypse exige de prendre congé du cirque. De récuser simultanément la brutalité systémique du Capital et la violence mimétique du djihadisme — deux modalités gémellaires de l’acte délesté, frappées par la même amnésie ontologique. Le trader et le terroriste sacrifient tous deux sur l’autel d’une idole, d’une fausse divinité (la performance financière psychotique pour l’un, sa vision tout aussi paranoïaque de la divinité pour l’autre). Une stricte symétrie nihiliste.

Sortir du cirque passe par la non-violence, soit. Mais une non-violence qui répudie la posture béate du pacifisme tout autant que la pureté abélienne qui condamne en silence. Il nous faut une non-violence active, lourdement lestée, équipée d’une technique de combat.

Et c’est ici, face à l’urgence de cette méthode, que le mouvement s’ouvre.

Avant d’entrer dans la méthode, il faut poser le cadre.

La tactique. La situation concrète de l’obstacle. Les mots qui suivent ne relèvent plus du diagnostic. Ils tracent un programme d’action sur une situation en mouvement. Il convient de savoir contre quoi on agit. Comment opèrent exactement machine et machinés. Où se tient le sujet qui résiste. Trois opérateurs. Posons-les sans ménagement.

Premier opérateur — ce que la machine va faire.

Le système ne va pas s’effondrer dans le silence. Il va tenter de se sauver. Et il dispose pour cela d’un seul mécanisme, qu’il a déjà éprouvé sur des siècles et qu’il actionne en permanence aux moments de crise terminale : le sacrifice émissaire. Une population désignée comme cause de la difficulté qu’on traverse, livrée à la violence collective qui en absorbe la décharge, et qui permet ainsi à la machine de durer un cycle supplémentaire. Ce n’est pas une stratégie consciente d’individus malveillants — c’est un automatisme structurel du dispositif. Et l’automatisme est en cours d’exécution sous nos yeux depuis plusieurs années déjà. Il n’y a pas à attendre — il y a à reconnaître le déjà-là en cours.

Deuxième opérateur — ce qu’il lui faut pour ça.

Le sacrifice émissaire ne fonctionne pas spontanément. Il a besoin d’un carburant — c’est-à-dire d’une violence visible, identifiable, attribuable à la population désignée, qui justifie le retournement de la colère sociale dans sa direction. Ce carburant, dans la configuration actuelle, c’est la violence islamiste. Pas l’islam en général — la violence militante qui se réclame de l’islam pour frapper. Sans cette violence-là, le mécanisme émissaire ne peut pas s’enclencher. Avec elle, il s’enclenche tout seul, mécaniquement, sans avoir besoin que personne ne décide quoi que ce soit. Et c’est pour cela que la violence islamiste, dans l’économie présente, n’est pas l’ennemi du système : elle en est la complémentarité fonctionnelle. Les deux travaillent ensemble, même quand ils croient s’affronter. Plus l’islamisme frappe, plus le système peut désigner et sacrifier. Plus le système désigne et sacrifie, plus l’islamisme recrute pour frapper. C’est un cycle, et il n’a pas de fin assignable de l’intérieur.

Troisième opérateur — où se tient le sujet qui résiste.

La non-violence active ne se définit pas seulement contre le système. Elle se définit aussi contre l’orthodoxie. Et c’est ici qu’il faut être implacable, parce que c’est le point le plus difficile à dire.

L’orthodoxie sunnite, dans son état présent, n’est pas un refuge contre la violence militante qui se réclame de l’islam. Elle ne peut pas l’être, parce qu’elle partage avec elle les prémisses qui rendent cette violence possible. La démonstration en sera faite plus loin dans l’étude. Pour l’instant, retenons seulement la conséquence : l’orthodoxie sunnite, à ce point de l’histoire, constitue un obstacle dirimant sur la voie de l’accomplissement spirituel que la situation humaine appelle. Pas un obstacle accessoire, pas un obstacle qu’on pourrait contourner par bonne volonté. Un obstacle structurel, idéologique et méthodologique, qui doit être nommé pour ce qu’il est avant que la voie puisse être déployée. Le sujet qui résiste se tient donc dans une position triple : contre le système qui prépare le sacrifice, contre la violence militante qui en est le carburant, contre l’orthodoxie qui prétend la combattre mais qui en partage les prémisses. Trois fronts, et aucun ne peut être négligé.

Voilà le cadre. La machine va tenter de sauver sa peau par le sacrifice émissaire. Le carburant est la violence islamiste. L’obstacle interne à la voie est l’orthodoxie sunnite. Et la non-violence active dont nous appelons l’urgence depuis le mouvement précédent est précisément ce qui doit se tenir dans cette triple opposition — sans complaisance avec aucun des trois pôles, sans pacifisme béat qui les ignorerait, sans pureté abélienne qui les condamnerait en silence.

Le mouvement suivant déploie la méthode. La méthode n’est pas générale. Elle est ajustée à cette situation précise.

Bibliographie

  • Aristote. La Politique (Distinction entre oikonomia / formule M-A-M et chrématistique).
  • Balibar, É. (Thèse sur le destin de l’Europe lié aux populations de confession musulmane).
  • Girard, R. (Théorie du bouc émissaire et de la violence mimétique).
  • Hegel, G. W. F. (Le “mauvais infini”).
  • Marx, K. Le Capital (Mathématisation de la rotation A-M-A’ et concept de plus-value).