Section XI
Le dire ne sert à rien
Car on doit à présent dire ce qui n’a pas été dit jusque-là suffisamment clairement. Ce qui n’a pas été dit jusque-là, c’est que tout ce qui a été dit jusque-là n’est pas proprement exact. Il y a une manière assez redoutable dans ces pages d’arriver au pire des contresens. Une manière de ne rien comprendre. Il serait malvenu — voire même absurde — de nous laisser partir sur un malentendu. On chargera les lignes suivantes de dissiper l’équivoque.
Jusque-là on a laissé — on aura pu laisser entendre qu’il n’est pas possible de trouver dans l’Autre l’être en soi — l’être en soi où l’âme trouve dans la paix sa destination. On aura pu croire que ceci constituait une règle. Une règle intangible. Il s’agit de déplier ici le plus soigneusement qu’à cette règle existe une exception. Exception, prenons le mot au sérieux. C’est le jeu de l’exception. Le jeu au sens de l’écart, d’ouverture. Si l’impossibilité de trouver dans l’Autre, dans le monde, dans les choses du monde — si l’impossibilité de se réaliser comme être en soi dans la paix profonde de l’âme, est une structure. La vie sur terre n’aurait aucun sens n’était le fait qu’il y a — sous certaines conditions, du jeu dans la structure.
On a déjà évoqué l’ouverture, sous le rapport de la communication possible entre les champs premier et secondaire. Une autre question, un autre point de notre développement aura été laissé en suspens. Une autre question en relation à l’ouverture. Celle du Trésor. Que trouveront les orphelins dans leur trésor, à présent que ce dernier est sécurisé par l’intervention d’al-Khidr ?
Je ne vais pas essayer de faire joli ici. On n’a plus le temps. Le trésor, le secret. Les conditions. Le trésor est une lumière. Mais il ne contient rien d’autre au fond que le geste d’al-Khidr. Geste de Khidr qui lui-même n’aurait jamais pu apparaître comme geste décisif, si Moïse n’avait pas été là pour en révéler le sens.
Les orphelins vont découvrir les conditions. Les conditions sous lesquelles, nommément, un sujet adamique, toi, moi, n’importe qui, l’un quelconque, peut trouver dans l’Autre, l’être en soi. Amine.
Il faut revenir à ce qui s’est joué plus haut pour entendre ça avec toute la justesse requise. Il s’agit d’éclairer un récit par l’autre.
Revenons à l’épisode de la Chute. C’est encore à ce niveau que se tient l’éclairage fondamental. Il y a ici un nouage à mettre en lumière. Observons le récit de l’initiation mosaïque. Qu’apparaît-il au juste ? Si c’est bien Moïse qui sert de révélateur. Si c’est bien lui, Moïse, qui permet la révélation du sens du geste de Khidr, quel est alors l’élément dans la présence de Moïse, l’élément précis, dans sa conduite, qui permet l’éclosion soudaine du sens ?
Cet élément, c’est Khidr qui nous l’indique lui-même dès le début du récit. Il prévient Moïse : « Tu ne sauras pas patienter. »
Moïse souffre. Et l’origine de sa souffrance se trouve quelque part dans son rapport au temps.
Le temps le fait souffrir. Khidr le sait. Il le sait dans la mesure même où lui-même n’en souffre pas.
Khidr est intemporel. Il voyage dans le temps, librement. Comme notre âme, qui, depuis la chute, se déploie dans les limites de l’espace-temps. Notre âme voyage librement, pour peu qu’elle ait été initiée au secret des secrets.
Souvenons-nous de la chute. Reprenons le texte avec l’attention qu’il mérite.
L’ordre est donné par Dieu : « Descendez tous ! »
Vient alors l’annonce, comme un programme. Sec. Le programme de l’être sur terre. Presque univoque. « Et vous serez les uns pour les autres ennemis… »
La sentence est claire. Elle semble même sans appel. Rigoureuse, oui.
Mais la rigueur. Posons-la, si vous voulez bien, dans sa juste perspective. Aucune partition n’est jamais lisible sans sa clé.
Avant de continuer, avant de lire la suite du verset, voyons la clé. La clé qui permet d’interpréter la partition dans le grain de son harmonie avec la justesse requise. La clé, nous dit la révélation, la tradition, la transmission, est écrite en toutes lettres sous le trône Divin : « Ma Miséricorde précède Ma Colère. »
C’est Dieu qui parle dans un hadith qudsi. Un hadith authentique.
La Colère : « Descendez tous… Et soyez les uns pour les autres ennemis. »
La Miséricorde : « Et disposez là (sur terre, dans votre vie terrestre) d’un lieu de séjour… Pour un temps donné. »
Il faut se poser la question pour avoir la réponse. La question nous entraîne. La question nous oblige. Elle nous oblige à lire la suite.
À ce point du texte, les données sont trop immédiatement signifiantes pour être laissées ne serait-ce que légèrement en retrait, dans l’ombre, d’un mot qui resterait là, inexpliqué.
Chaque mot dispose de sa propre importance dans l’économie de ce qu’il nous faudra ici lire pour bien comprendre. « Et Adam reçut des Paroles de Son Seigneur (K-L-M). Et Adam [doté de ces Paroles] se tourne [pivote, fait un demi-tour sur Lui] vers Son Seigneur. »
Dieu nous rappelle à un point, à toutes fins utiles, le contexte : vous êtes descendus. Sur terre. Dans ce lieu de jouissance. Lieu de jouissance, pour un temps donné.
Jouissance, donc, contrariée. Jouissance frustrée. Jouissance limitée. Souffrance. Violence.
« Chaque fois qu’il vous sera transmis de Ma part une voie, et vous suivez cette voie, vous ne connaîtrez ni Peur ni Tristesse. »
La reprise anaphorique de « Descendez tous… ». Elle est trop belle pour être laissée sans commentaire.
Elle semble faire écho à l’idée qu’on a développée plus haut. Que la réalisation de l’être en soi n’est jamais achevée. Qu’il y aura toujours, quel que soit notre degré d’avancement sur la voie, un Khidr quelque part, pour nous initier.
La chute est un état fondamental du sujet adamique.
Moïse souffre. Il craint de manquer. De temps. Il est triste. On vient de le rejeter. La voie est pourtant ouverte. La voie qui s’ouvre à celui qui vient de chuter dans la souffrance ontologique. Dans la souffrance liée au fait d’être limité.
La voie, on l’a vu. La voie au terme de laquelle la peur et la tristesse n’ont pas leur place, c’est la voie des K-L-M. La voie de la rotation.
La voie qui à partir des Paroles (K-L-M) — « par » les Paroles mêmes, élève le sujet vers la Perfection.
Les Paroles de Khidr à Moïse, tiennent, sur toute la durée de l’initiation, en trois mots. « Tu seras impatient. »
On a le temps. Le temps est compté. Oui, mais ce compte finit toujours par tomber sur le mauvais infini.
Le compte ne tombe pas juste. Il fausse absolument tout. C’est l’impatience qui nous égare. Un sujet qui traverse la limite du temps, et retourne par-là vers son Origine. Origine où son âme trouve dans la paix la plus profonde sa destination, se délivre de la peur, de la tristesse, de la souffrance.
La voie : le cœur du Saint est l’espace de réalisation de l’être en soi.
Le Saint, c’est le secret. Le Saint, c’est le trésor. Le Saint n’est pas Khidr. Le Saint, c’est Moïse avec Khidr.
La jouissance réside fondamentalement dans l’économie du symbolique. La condition ontologique du sujet adamique, on l’a vu, c’est que le compte ne tombe pas juste. Elle n’est pas juste car notre rapport à la jouissance — notre accès à l’être en soi — est, fondamentalement, contrarié par la limite.
Notre mémoire de l’infini venue de l’Origine — Origine où notre être ne faisait qu’un avec l’infini de la présence Divine —, nous dispose ici-bas à l’étroit.
Le souvenir de l’infini venu de l’Origine nous expose ainsi au conflit comme à la plus pure des nécessités. La loi de l’être est la rivalité sous toutes ses formes.
La souffrance est l’effet produit par le conflit constitutif de notre condition ontologique.
Nous manquons toujours d’espace. Nous manquons toujours de temps.
On avance. Mais avec cette limite de l’espace et du temps, on n’a pas encore touché au cœur de la chose.
À s’en tenir là on reste dans un schéma lui-même trop étroit. Lui-même trop étroitement matérialiste. L’espace, le temps restant des déterminations de la souffrance économique.
La semaine de 35 heures. La crise du logement. Le robot qui va plus vite et mieux que l’ouvrier. Les oliviers qu’on arrache et les maisons qu’on brûle du côté de Jénine.
La jouissance frustrée par le temps, c’est la signature technique du régime ordinaire de l’exploitation. La jouissance frustrée par le manque d’espace, c’est la formule de toutes les guerres et génocides du monde actuel.
Mais à s’en tenir là, on reste encore à la surface des choses.
L’origine de la violence relève, dans sa cause la plus profonde, de quelque chose de beaucoup plus intime que ça.
Ce qui fait souffrir l’humain, en dernière analyse, ce qui rend le monde si dramatiquement accessible à la violence n’est pas à chercher dans les conditions de vie. Ce qui rend l’humain violent lui arrive de sa condition d’être.
C’est sa condition ontologique qui contient la possibilité même de sa violence. Nous allons voir comment, à partir de là, à partir de la lecture de ces récits, la possibilité se renverse, facilement, sans cesse, entre nous, les adamiques, en nécessité.
Lorsque Moïse fait remarquer à Khidr qu’il aurait pu demander un salaire pour son travail de reconstruction, Khidr donne congé à son compagnon. Leurs chemins bifurquent sur la question de l’argent.
Ce n’est pas ça le problème.
Le problème est beaucoup plus fondamental. Si mon être s’origine dans l’Absolu, dans l’Absolu de la Présence Divine, mon être a donc bien depuis cette origine même une valeur absolue. La valeur absolue, dans le trésor. Dans le Secret. Dans le cœur du Saint. Khidr est le miroir ontologique dans lequel Moïse est amené à reconnaître, à l’épreuve d’une initiation hors du temps, l’être en soi comme valeur absolue.
L’initiation fonctionne, car Moïse est déjà singulièrement avancé sur la voie. Il est déjà en pleine rotation.
Il est en mouvement vers la perfection. La Cité qui leur refuse l’hospitalité est prise dans l’économie d’un échange à sens unique. Dans le compte qui ne tombe pas juste de la limite. La limite frappant la possibilité de la jouissance de l’être en soi. Ils se sont fait, sans mauvais jeu de mots, les adamiques de la Cité close, avoir par l’avoir.
Ils cherchent à reconnaître la valeur absolue dans les coordonnées matérielles de l’espace-temps. Et ne trouvent que peur, tristesse, violence, désolation…
Il faut pourtant sauver le trésor, transformer, sublimer, les affects négatifs liés au rejet ; convertir la souffrance, la peur, la tristesse, immédiatement, en énergie créatrice.
Vous serez ennemis les uns des autres. Vous serez rejetés. Humiliés. Offensés. Mais sache que tous ces flux de violence sont le carburant secret au service d’une énergie que tu pourras mettre au service des Orphelins, de la reconstruction de la vie, partout, sous le signe de la paix ultime de l’être en soi.
Bibliographie
- Le Coran, Sourate 2 (Al-Baqara) (Récit de la chute, ordre de la descente sur terre, don des Paroles (K-L-M), et promesse contre la Peur et la Tristesse).
- Le Coran, Sourate 18 (Al-Kahf) (Récit de l’initiation de Moïse par Khidr, le trésor des orphelins).
- Tradition prophétique (Hadith Qudsi sur la préséance de la Miséricorde divine sur la Colère).