Section II
Anatomie d'une chute, une faille ontologique
(Lucy in the sky with Diamonds)
À ce stade on n’a pas encore vu la mécanique profonde de la machine. La machine pousse, d’accord. Mais pourquoi cédons-nous, nous, aussi follement ? Pourquoi la pression s’exerce-t-elle avec autant de fluidité, et pourquoi elle marche partout, pareil, sur le riche, le pauvre, l’érudit, l’illettré, le pieux, l’athée, ma mère, ma cousine, toi, moi — sans pitié ? La réponse on la sait : la machination resterait sans effet si elle n’exploitait pas une faille préexistante. Une faille qui ne lui appartient pas. Une faille qu’elle n’a pas creusée. Mais une faille qui était là, dès le départ, dans la structure même de ce que nous sommes. Cette faille a une forme, un nom, une signature. Et un texte qui l’a posée d’emblée avec tout ce qu’il faut de clarté. Le Coran, sourate Al-Baqara, versets 30 à 37.
Parce que voilà : ce texte, en sept versets, dit tout ce qu’il faut savoir sur la structure de l’Être que nous sommes. Tout. La machine moderne ne pourrait pas frapper où elle frappe si cette structure n’existait pas. Et tant qu’on n’en aura pas identifié précisément le code, on continuera de se rassurer à bon compte en n’y voyant qu’un simple effet de surface (certains font même de la surface une dévotion, le malheur étant pour nous que ces dévots de la surface sont les mêmes que ceux qui « dirigent », qui « nous » dirigent, les machinés en chef…). Machin pense qu’on pourra corriger les effets par un jeu de réformes politiques ou un retour en grâce du compromis (l’art du deal). Encore une fois Machin se met le doigt dans l’œil jusqu’à l’occiput. La crise qui secoue notre petit monde aujourd’hui au point de le faire trembler des genoux tire son feu d’une crise qui est bien plus profonde, et qui était, surtout, là bien avant machin et machine. Et même bien avant tout ce qui existe.
Allons voir ça de plus près. Comment ça s’effondre, depuis toujours, tout ça.
Les sept versets
Le récit de la chute d’Adam n’est pas l’histoire d’un individu ; Adam est notre nom générique. C’est la condition humaine racontée comme un évènement fondateur, et non comme une définition abstraite. Ce que ce récit communique — avec une économie de moyens qui laisse rêveur —, c’est l’anatomie complète de l’Être que nous sommes.
L’Être n’est pas un attribut contingent, une propriété que l’on possèderait à la manière de deux bras ou d’un état civil. Il est notre essence même. Et le récit de la chute, en sept versets, indique deux choses sur cet Être. D’un côté, son destin — ce qui lui advient dans le déploiement du temps. De l’autre, sa fonction sur le plan initiatique — ce que cet évènement dévoile à celui qui veut comprendre.
La chute dessine d’abord la forme d’une temporalité. C’est ici qu’il nous faut nous suspendre. La chute n’est pas un évènement dans le temps ; c’est le temps lui-même advenant comme évènement. Elle dessine la brèche ontologique dans sa totalité, emportant avec elle une série que déplie la ligne du temps logique : Origine, Présent, Fin. Trois points sur une carte. L’Être est le nom donné, par convention, à l’unité rigoureuse de cette série.
Mais à quoi sert une carte, si ce n’est à faire le point ? Naviguer entre l’Origine, le Présent et la Fin — c’est l’affaire des navires. Et ce navire, c’est l’âme. L’âme est ce qui circule sur la carte de l’Être. Elle va, elle vient, elle se souvient de l’Origine, elle pressent la Fin, et elle habite — quand elle le peut — le Présent.
C’est là que se noue l’enjeu central. L’âme trouve lieu d’être dans le Présent. C’est dans cette seule dimension que l’Origine et la Fin se rejoignent, que ces deux coordonnées lointaines se touchent, et que la cartographie cesse d’être une distance pour devenir un point mouvant sur la ligne du continu cosmique. L’âme attentive à la présence, l’Origine et la Fin ne sont plus deux extrémités séparées par la durée — elles forment une singularité à l’intérieur de laquelle l’âme se transcende elle-même par et dans la sérénité ultime du divin.
La présence donnant lieu d’être est infinie. Non parce qu’elle durerait indéfiniment, mais parce qu’elle ne dépend plus du temps pour être ce qu’elle est. C’est cela qu’Adam a emporté dans sa chute. Pas un objet, pas une faute, pas une dette rétributive : une présence. La présence divine infinie, préservée comme une mémoire incandescente dans l’âme qui chute.
C’est à ce point-là de ce mouvement originaire que s’enclenche la tragédie, le moteur de tout le fracas à venir. La condition humaine est désormais tout entière structurée par une aspiration infinie à l’Être. Pas une aspiration mesurée, raisonnable, modérée. Infinie. Adam est tombé en emportant la mémoire d’une présence absolue, et cette mémoire ne s’éteindra jamais. C’est elle qui fait de nous des humains, et c’est elle qui peut faire de nous des monstres.
Des monstres, pourquoi ? Parce que cette force d’aspiration doit s’investir quelque part. Elle ne peut rester en suspens. Selon la direction qu’elle prend, elle forge un saint ou un assassin. Si le sujet adamique cherche à réaliser cette aspiration au lieu adéquat — en lui-même, dans le Présent où l’âme rejoint l’Origine —, alors la quête trouve son lieu propre et l’humain trouve la paix. Si, à l’inverse, il cherche à la réaliser au-dehors — dans les choses, dans la domination des autres, dans l’accumulation du monde —, alors l’aspiration ne trouve jamais ce qu’elle cherche, car son objet n’est jamais là où elle vise. Elle s’épuise, s’enrage, dans les cycles de la machination : peur, violence, frustration.
La source du Mal n’est pas une cause accidentelle parmi d’autres. C’est une matrice. Un sujet porteur d’une aspiration infinie et qui s’obstine à vouloir la combler dans les coordonnées limitées du monde est un sujet qui ne pourra jamais s’arrêter, jamais être rassasié, jamais reconnaître qu’il a trouvé. Et, surtout : jamais se reconnaître dans ce qu’il a trouvé. Au risque d’insister : il ne peut pas trouver. Qui, donc, est livré à pareil abîme, finit par détruire — l’autre, le monde, et lui-même — pour forcer, au moins un instant, la souffrance liée au manque, à reculer une seconde.
Bibliographie
- Le Coran, Sourate 2 (Al-Baqara), versets 30-37 (Récit de la chute d’Adam, brèche ontologique et structure de l’Être).