Section VI
Écart dynamique et algèbre de la rotation (K-L-M)
Une question en entraîne une autre. Nous avançons sur la ligne de crête. Si Dieu a enseigné à Adam les Noms de toutes choses — la totalité de la science nominale, un savoir qui excède celui des Anges eux-mêmes —, comment se fait-il qu’Adam cède aussi facilement à l’effraction d’Iblis ? Adam est supposé être omniscient en matière de Noms à cet instant précis. Il devrait déjouer sans peine le vertige de la manipulation. Or, il chute. Comment l’expliquer ? Si l’on suit rigoureusement la logique de la séquence, la réponse se trouve dans le texte : le Mal ne fait pas partie des Noms.
Quand Dieu enseigne à Adam la totalité des Noms de toutes choses, Il lui transmet Sa propre Connaissance — mais cette connaissance n’inclut pas la connaissance du Mal. Pourquoi ? Parce que le Mal n’est pas une chose. Le Mal n’a pas de Nom propre. Le Mal n’a aucune place dans la sphère des Noms. Avançons d’un cran : le Mal ne participe en rien de la Connaissance Divine. Regardons la structure du récit de plus près. Le Mal y apparaît à deux reprises. Une architecture en deux temps bien définis.
Première apparition : à l’ouverture. Les Anges perçoivent l’avenir. Ils voient le sang couler, la violence humaine, le chaos à venir. Ils protestent. Ils ne possèdent pas, à proprement parler, un savoir des choses — ils subissent une prévision. Une vision préalable du Mal qui sera. Face à cette protestation, Dieu ne répond ni par une explication ni par une justification. Il répond par la Connaissance. Il enseigne à Adam les Noms. Comme si la Connaissance des Noms constituait l’unique réponse métaphysique à la question du Mal en prévision. Nous voyons ici la Connaissance opérer directement contre la peur engendrée par la vision.
Deuxième apparition : plus loin dans le récit. Cette fois, le Mal n’est plus prévu mais réalisé. Et il est réalisé par — et dans — une figure précise : Iblis. La création d’Iblis, ou plutôt sa cristallisation en tant que figure du refus, c’est l’instant où le Mal entre en scène dans la création. Non pas comme substance. Comme force. La force qui refuse l’ordre, qui se retire de l’unité — et s’exclut de l’intérieur, à l’intérieur de ce qu’il refuse.
Il faut donc nommer avec exactitude à quoi correspond Iblis dans cette économie. Iblis n’est pas une idiosyncrasie de jalousie et d’orgueil. Iblis est la figure d’une force singulière : la force d’entraînement qui amène Adam à agir dans l’oubli du Nom. Voilà ce qu’Iblis est au fond. Une opération. Une force vectorielle dont l’unique objet consiste à séparer l’acte humain du Nom, à vider l’agir de sa dimension nominale, symbolique ; à faire en sorte que l’humain agisse dans l’oubli des Noms qu’il connaît pourtant, et qui donnent seuls sens à son action. Le dispositif devient lisible. Adam connaît les Noms — il a reçu la Connaissance exhaustive. Mais cette science ne l’immunise pas contre le Mal, car le Mal n’est pas un objet de savoir. Tâchons dès lors de gagner en précision. Car le rapport du Mal à l’acte se joue sur plus d’un plan.
Le premier plan, c’est celui qu’on vient de posé. Le Mal est une force qui agit sur l’acte. Une force extérieure à l’acte, qui pèse sur lui, qui l’arrache à sa source nominale, qui l’entraîne vers l’amnésie. La préposition sur est juste. Mais elle ne dit pas tout. Elle est même l’aspect le plus visible et le plus superficiel de l’opération. Si la force du Mal n’agissait que sur l’acte, l’acte resterait au fond intègre dans sa nature propre — il serait simplement dévié, mal orienté, soumis à une mauvaise impulsion extérieure. Et il suffirait à Adam de redresser son geste pour que l’acte retrouve sa pureté native.
Or ce n’est pas ainsi que la chose se joue. Il y a un deuxième plan, et c’est lui qui change tout. Sur ce deuxième plan, la force du Mal agit par l’acte. C’est-à-dire qu’elle ne s’ajoute pas à un acte préexistant — elle se sert de l’acte lui-même comme de son véhicule. L’acte, dans sa propre survenue, devient le moyen par lequel la force opère. Ce n’est plus une pression extérieure ; c’est une instrumentalisation interne. La force trouve dans l’acte le canal de son propre déploiement. Et pour bien comprendre ce que cela implique, il faut faire un pas de plus.
Le troisième plan est le plus difficile à voir, et c’est aussi le plus structurel. Sur ce plan, la force agit dans l’acte. Elle n’est pas seulement sur lui, elle n’est pas seulement à travers lui — elle est dedans. Elle est consubstantielle à la naissance de l’acte comme tel. Avançons sans précaution : l’agir comme dimension de l’existence humaine n’est pas une faculté qu’Adam posséderait dès l’origine, à côté de la Connaissance des Noms qu’il a reçue. Adam, dans l’état nouménal, connaît mais n’agit pas. La connaissance des Noms a lieu dans le Nouménal — c’est-à-dire dans un plan où rien ne fait défaut, où aucun manque n’appelle aucun geste. L’agir, comme tel, arrive à Adam avec Iblis. C’est avec l’effraction d’Iblis que l’agir entre en scène dans l’économie de la condition humaine.
Cette précision a une conséquence qu’il faut tenir avec rigueur. Si l’agir arrive avec Iblis, alors la force d’entraînement d’Iblis n’est pas surajoutée à un agir préexistant — elle est consubstantielle à la naissance même de l’agir. Et ce qui précipite cet agir, ce n’est pas la Connaissance, c’est l’affect — la peur de manquer, inoculée par Iblis comme premier vertige. Iblis ne donne pas un mauvais conseil à un Adam déjà agissant. Iblis fait advenir l’agir lui-même chez un Adam qui jusque-là ne faisait que connaître. Et cet agir advient par et dans la peur de manquer, qui est l’affect originaire de la condition humaine originelle.
Voilà pourquoi les trois prépositions sont nécessaires et pourquoi aucune ne peut être supprimée. La force du Mal agit sur l’acte parce qu’elle le pousse vers la transgression. Elle agit par l’acte parce qu’elle se sert de lui comme véhicule. Elle agit dans l’acte parce qu’elle est présente à sa naissance même, comme structure de surgissement. C’est très précisément cette gravitation qu’Iblis incarne. C’est elle qui s’exécute en lui-même lorsqu’il refuse de s’incliner, et c’est elle qu’il inocule à Adam lorsqu’il le détourne vers l’arbre.
L’arbre interdit, on l’a dit, n’est pas la figure d’un objet végétal. C’est la figure de l’acte commis dans l’oubli du Nom. Adam transgresse l’interdit — qui, dans le texte coranique, ne frappe pas le fruit mais le fait même de s’approcher de l’arbre —, non pas parce qu’il brise une loi, mais parce que dans l’instant du geste, il a oublié les Noms. La force d’entraînement d’Iblis a opéré. L’acte s’est désamarré de sa source. Et dans ce vide ouvert entre l’acte et le Nom, le Mal surgit, comme phénomène originaire (Urphänomen).
Voici du Mal une structure évidente. Le Mal n’est pas contenu dans les Noms. Le Mal n’est pas logé dans Adam à l’origine. Le Mal réside dans l’écart — dans la séparation instaurée entre l’acte et le Nom. Et ce différend est l’œuvre exclusive d’Iblis comme force.
C’est dans ce cadre que le don K-L-M trouve toute sa signification. Celle d’offrir nommément à Adam la puissance de refermer l’écart. Ou, à tout le moins, de tenter de le réduire. Quand Dieu relève Adam de sa chute en lui faisant don des Paroles, Il ne lui accorde pas une amnistie morale. Il l’arme de la force exactement inverse à celle d’Iblis. Le K-L-M désigne les Paroles qui suturent l’acte au Nom. K-L-M constitue le mot de passe rapatriant l’agir dans la sphère du sens. La force susceptible de contrecarrer la gravitation de l’oubli.
Il faut préciser d’emblée un point important : le K-L-M n’est pas un don statique, une donnée inerte. K-L-M est une force de rotation. Trois lettres consonantiques arabes — K, L, M — qui permutent. K-L-M devient M-L-K. M-L-K devient K-M-L. Cette rotation triadique n’est pas un jeu formel sur des radicaux : c’est la mécanique opératoire par laquelle s’exerce la force inverse d’Iblis. À la rotation infinie de l’éloignement — celle que Marx épinglera sous la formule A-M-A’ et que nous déploierons plus loin —, le K-L-M oppose une rotation qui ramène. Qui ramène l’acte au Nom. Qui ramène l’humain à sa matrice originelle. Qui ramène, en somme, la chute à son propre dévoilement.
Nous y reviendrons. Pour l’instant, verrouillons ceci : à la rotation qui aliène, le K-L-M répond par une rotation qui ramène.
Et c’est très précisément pour cela que la pratique soufie centrale porte le nom de dhikr (le rappel, la remémoration — la « reprise »). Le dhikr, c’est la répétition des Noms. Le dhikr n’est donc pas un exercice de dévotion parmi d’autres, une simple litanie. Le dhikr, c’est l’acte qui se charge en énergie symbolique. C’est l’acte qui trouve son nom propre. L’acte qui résiste frontalement à la force d’entraînement d’Iblis. L’acte qui maintient vivante, à l’intérieur de soi, la sphère des Noms — cette sphère inaltérable où le Mal ne peut pénétrer, faute d’avoir un Nom pour s’y dire.
(The Times They Are A-Changin’)
La lutte contre le Mal n’est pas une lutte morale. Ce n’est pas le combat épique entre les forces opposées du Bien et du Mal. C’est une opération chirurgicale beaucoup plus précise : c’est le maintien sous tension de la connexion entre l’acte et le Nom, contre la force centrifuge qui voudrait les séparer. C’est garder l’agir branché sur sa source. C’est refuser que l’acte sombre dans le mutisme de la machine.
Le fonctionnement de l’invisible se dévoile peu à peu.
La psychogonie du mouvement précédent disait comment l’âme se forme par transmission de la peur de manquer. Le mouvement présent articule ce qu’est le Mal agissant dans cette âme : une force d’entraînement vers l’oubli du Nom. Et le K-L-M indique comment cette force se contrecarre : par l’acte ayant en soi le Nom pour substance. L’acte mû par une rotation qui ramène.
Mais tout cela demeure théorique. Avant d’observer cette mécanique s’incarner dans l’histoire humaine proprement dite, il faut définir le plan sur lequel opère la voie du Nom, et le distinguer radicalement de la surface où la machination a déjà opéré ses verrouillages.
Bibliographie
- Le Coran (Enseignement des Noms, nature de l’oubli, racine et rotation K-L-M, pratique du dhikr).
- Marx, K. Le Capital (Référence à la formule de la circulation A-M-A’ en opposition à la rotation K-L-M).