Section V
Psychogonie, rupture d'Iblis, genèse de l'âme
Observons l’intersection. Lu littéralement, le récit de la chute suit un mouvement chronologique. Il se passe quelque chose, puis autre chose. Anges. Iblis. Adam. Arbre. Chute. Cinq scènes qui s’enchaînent dans le temps. Sous cet angle, on a affaire à une fable. Un Diable loquace, un arbre interdit, le premier homme — le cauchemar de Darwin.
Une lecture qui s’en tiendrait à la seule littéralité chronologique se heurterait immédiatement au verdict des sciences positives. On va bientôt devoir rompre avec Descartes, évitons de quereller inutilement les biologistes. Je ne suis pas plus créationniste que complotiste. Je suis un machiniste — pas encore complètement désespéré. Nous ne lirons donc pas la « Genèse coranique » comme un fait chronologique datable au carbone 14. Ce texte, à nos yeux, est un évènement ontologique.
Le récit de la chute, dans sa vérité nue, est l’acte de formation de l’âme humaine. Une psychogonie. La genèse de l’esprit, cryptée sous le régime du mythe. L’opération se déploie en trois moments.
Premier moment. Avant tout, l’âme est. Mais elle se tient dans un état d’indivision. Une totalité homogène, sans tension, sans manque. C’est le Jardin. L’âme n’y manque de rien. Elle réside dans la plénitude pure — ce que la métaphysique épinglerait sous le terme d’état nouménal. Un état de l’être antérieur à l’incarnation. Antérieur à l’épreuve. L’état d’avant. Nous le portons en nous comme une réminiscence diffuse — l’intuition d’une présence où tout se tenait, où rien ne faisait défaut. Cette mémoire échappe à la saisie parfaite, mais elle est là.
Deuxième moment. Une Volonté s’introduit dans cette plénitude. L’intelligence créatrice se communique à l’âme. Et cette intervention produit une scission : elle divise l’âme. L’âme cesse de coïncider avec elle-même. Elle entre en tension, en contradiction.
C’est ici que se joue l’intersection. C’est précisément parce qu’Iblis refuse d’entrer dans l’ordre voulu par Dieu que l’âme, dans sa genèse, entre en division. L’âme naît ontologiquement fracturée par rapport à son unité antérieure. Or, dans cet état antérieur, il n’y avait pas de temps. Pas d’âme non plus, à proprement parler. Juste l’être en soi.
Iblis n’est donc pas une entité extérieure venant perturber l’âme du dehors. Iblis est un motif interne. Il est cette part de l’âme qui, à l’instant où la Volonté s’introduit, refuse l’ordre proposé. Iblis est exclu de l’unité, mais il y demeure inclus comme séparation. Exclu de l’intérieur. C’est l’élément perturbateur permanent. Dès lors, et pour toujours, l’âme abrite ce motif : une force qui résiste, qui refuse, qui se cabre contre l’ordre.
Question cruciale : pourquoi Iblis se rebelle-t-il ?
L’orgueil, au sens moral, n’explique rien. Qu’il s’estime trop noble pour s’incliner devant l’argile n’est que la surface de l’événement. Plus profondément — et ceci livre la clé de voûte de la structure —, Iblis refuse l’ordre parce que l’ordre l’assigne à une place. Or, une place est, par définition, une limite. Elle exclut toutes les autres. Iblis est terrorisé par cette limitation. Peur de manquer de liberté. Peur de manquer d’espace pour son propre ego naissant. Iblis chute parce qu’il a peur de manquer.
Fixons ce point. Le reste s’éclairera de soi, inch Allah.
Troisième moment. Adam, dans le Jardin, avec sa compagne. Ils ont un libre accès à la totalité. Tout, moins un. L’arbre interdit. L’arbre n’est pas un végétal ; c’est la figure de la division en deux pôles symétriques. Le binaire. Comment Iblis fait-il chuter Adam ? Non pas en lui désignant l’arbre, mais en lui inoculant l’idée du manque. Il dit à Adam : « Tu n’as pas accès à cet arbre. Il y a quelque chose que tu n’as pas. Quelque chose te manque. » Et avec ce concept, Iblis lui transmet l’affect correspondant : la peur.
C’est cela, la chute d’Adam. Pas la transgression mondaine d’un interdit. C’est la réception de l’affect du manque. Adam chute parce qu’il absorbe ce qu’Iblis portait déjà en lui : la peur de manquer. Voilà pour la structure. Le même mobile court d’un bout à l’autre de l’événement. Iblis chute par peur de manquer (de liberté, de souveraineté). Adam chute par peur de manquer (de ce qui lui est soustrait). Le récit de la chute est le récit clinique de la transmission de la peur de manquer, passant d’Iblis à Adam pour venir s’encrypter dans la structure même de l’âme.
La réponse posée à l’entrée de cette séquence est trouvée. La chute est la formation de l’âme. Ce n’est pas un accident survenant à une âme déjà constituée ; c’est l’évènement qui forge l’âme telle que nous la subissons. L’âme humaine porte en elle deux postulations indissociables. D’une part, la peur de manquer — héritée d’Iblis, inoculée à Adam, et qui jamais ne lâche prise. D’autre part, la mémoire diffuse de l’unité absolue où le manque n’avait ni sens ni existence — l’état nouménal du Jardin, qui s’est mué en désir d’infini. Deux états opposés se font face en symétrie dans cette procession de l’être à partir de la perte originelle. D’un côté, la condition initiale du bien-être édénique ; de l’autre, la condition d’arrivée de la souffrance terrestre. L’enjeu métaphysique se résume dès lors à une tension stricte : la mémoire (la « reprise ») contre l’oubli.
Mais qu’est-ce que cette mémoire initiale ? Elle n’est pas un simple souvenir intellectuel. Elle correspond à l’état de présence — la présence divine qui se rappelle au sujet dans la « permanente actualité » de l’âme en mouvement. Le Bien-être n’est rien d’autre que cet état de l’être dans la présence divine.
Dans l’état édénique, l’être est à l’intérieur de la présence divine. Après la chute, dans l’état terrestre, la topologie s’inverse : c’est la présence divine qui est à l’intérieur de l’être. Elle y réside comme un recel d’absolu dans le monde du temps, devenant l’objet intime de la mémoire — l’objet de la reprise. Et c’est cette recherche, ce mouvement pour retrouver le bien-être par la reprise, que la tradition nomme le dhikr.
Dès lors, la voie pour sortir du temps (et de la souffrance qu’il engendre mécaniquement) ne se trouve plus au-dehors. L’extériorité est un monde entièrement captif du temps et de la déperdition. L’intériorité, au contraire, est le lieu de recel de ce mouvement vers le bien-être. Elle trace la seule ligne de fuite, contenant en son sein l’espace à l’intérieur duquel, et seulement là, la conscience trouve la certitude absolue que la violence est entièrement vaine. Dans cet espace, seule la mémoire de l’absolu divin subsiste. Ainsi se dessine la reprise adamique par excellence.
Bibliographie
- Le Coran (Mythe de la création : Iblis, Adam et l’arbre comme figure binaire du manque).
- Descartes, R. (Référence dialectique au dualisme et aux sciences positives).
- Darwin, C. (Référence dialectique aux sciences de l’évolution).