Apocalypse Circus

Section III

Peur de manquer et mauvais infini

La peur est le moteur. Pas la peur de disparaître, au sens large que nous avons vu plus haut. Une peur plus basse, plus quotidienne, plus banale. La peur de manquer. Voilà le lot qu’Adam emporte dans sa chute. La peur de manquer et le désir d’infini, voilà la mise de départ. La probabilité était donc grande, à partir de là, que l’aventure terrestre tourne plus souvent qu’à son tour au pur désastre.

Pourquoi le désastre ? Parce que la peur de manquer, dans la mesure où elle est commandée par le désir de l’infini, est elle-même infinie. Or, une peur infinie, par définition, est une peur sans objet. Pas d’objet précis, pas d’objet localisable, pas d’objet que l’on pourrait s’approprier pour de bon et qui pourrait faire taire l’angoisse. La peur traque un objet pour s’apaiser, mais ce n’est jamais le bon. Jamais le bon, parce que le désir n’a pas de fin. Et jamais le bon, parce qu’elle tombe dans le mauvais infini de la matière.

Mécanique implacable. Le sujet adamique est voué à vivre sa vie dans une peur qu’il ne parviendra jamais à s’expliquer vraiment. Il est perclus d’une angoisse qui le livre à des vertiges qu’il calme comme il peut, au recours de mille structures. Une terreur qui lui vient du fond des âges ataviques — mais cette terreur n’est-elle pas, au fond, le véhicule secret d’une vibration, d’une fréquence originaire ? — et qui témoigne, par sa profondeur même, du caractère proprement cosmique de l’épopée humaine ? Il cherche un objet pour apaiser tout ça. Mais il lui faudrait une étoile.

Tout ce qui lui tombe sous la main, dans ce bas-monde, n’est qu’un pis-aller. Un substitut qui engendre les séries mêmes qui l’enchaînent d’autant plus violemment au manque. Un cercle.

(All you need is love)

Dans ce nihilisme machinal qui nous ampute de l’échelle cosmique, la mort semble la seule issue à même de nous délivrer du fardeau qu’est devenue la vie ainsi machinée. Le devenir transhumaniste est, par essence, si je puis dire, toxicomane. Les fils d’Adam perdus cherchent l’Être en soi en dehors de soi. Ils ne trouvent, pour solde de tout compte, qu’un surcroît indéfini de violence. C’est structurel. C’est tragique. Et c’est ce qui nous arrive plus que jamais aujourd’hui.

Entrons donc dans l’histoire proprement dite. L’histoire du Mal. Comment s’est-il introduit parmi nous ?

Mais avant d’aller plus loin, un mot sur la méthode de lecture. Ça compte. On ne peut entrer dans l’histoire du Mal sans dire depuis quel point d’observation on la narre, et avec quels moyens techniques. On retourne à notre fragment de la sourate Al-Baqara — versets 30 à 37. On y trouve une clé herméneutique apte à ouvrir le sens de la Révélation elle-même. C’est ce texte qui nous montre comment déjouer l’apocalypse. Prenons le temps nécessaire pour forger cette clé. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : faire quelque chose du texte. Ne pas se contenter de le contempler. Le travailler. Le texte exige une action — l’action de celui qui le parcourt.

« Et lorsque ton Seigneur dit aux Anges qu’Il allait établir sur terre un Représentant. Les Anges dirent : « Vas-tu établir sur terre celui qui va répandre le sang et le chaos ? » Dieu dit : « Je sais ce que vous ne savez pas. » Dieu enseigne alors à Adam les Noms de toutes choses, puis Il les présente aux Anges et dit : « Informez-Moi des noms de ceux-là, si vous êtes véridiques. » Il dit : « Ô Adam, informe-les de leurs noms. » Puis quand celui-ci les eut informés de leurs noms, Dieu dit : « Ne vous ai-je pas dit que je connais les mystères des cieux et de la terre, et que je sais ce que vous divulguez et ce que vous cachez ? » »

Voilà pour la séquence. Reste à savoir comment la recevoir.

Le texte questionne. Littéralement. Il pose question. Il n’attend pas qu’on l’admire — il appelle une réponse. Et il ne se laisse pas pénétrer du premier coup d’œil, parce que c’est précisément sa fonction : susciter l’effraction de notre interrogation. Lu trop vite, le texte paraîtra étrange, archaïque, peut-être même naïf — des anges qui s’entretiennent avec Dieu, un homme qui récite des noms, c’est presque enfantin. Mais en l’abordant comme un texte qui nous lit en retour, la perspective s’inverse. On commence à le soumettre à la question. À le percuter. Et c’est là, très exactement là, que tout peut s’ouvrir.

Le Révélateur pose question, à tous les sens du terme. Et face à cette question que le Révélateur adresse, c’est au lecteur, à l’herméneute, de trouver la formule. La première interrogation qui surgit devant ces sept ayats : pourquoi celui-là ? Pourquoi ce récit, et pas un autre ? Que me dit-il, à moi, qui le lis aujourd’hui, quelque part en France, en 2026, mille quatre cents ans après sa descente dans le Hijaz ? S’il s’agit d’une Révélation, ces mots n’ont-ils pas pour fonction de se révéler à mon sens propre ? Ne suis-je pas, au fond, moi qui tente d’en déchiffrer quelque chose à présent, le sens ultime de cette révélation ? N’y a-t-il pas, dans le simple fait que ce texte parvienne jusqu’à moi et que je m’y arrête, l’occasion d’un événement ontologique ? La lecture ouvre une brèche — un espace dans le temps, où mon âme se met à écouter son Créateur lui raconter l’histoire de sa propre création. Lire ce texte, c’est se tenir dans cet espace. Le lieu où l’âme dialogue avec elle-même, dans les coordonnées de son Intelligence créatrice.

Bibliographie

  • Le Coran, Sourate 2 (Al-Baqara), versets 30-37 (Récit du Représentant sur terre, l’apprentissage des Noms et l’herméneutique de la Révélation).